Pour elle, pour moi
Corps, intimité et amour de la terre
Pour elle, pour moi.
Là où sont les femmes, les lumières s’allument.
La lueur des petites lampes suspendues au-dessus de mon lit se plie aux courbes de son corps comme un fleuve coule sur le flanc d’une colline.
Elle se brise au creux de son bassin et se déverse entre ses jambes.
Elle se disperse.
La lumière me guide là où je touche et où j’embrasse.
Elle guide mes lèvres là où elles doivent être.
Avec elle, j’illumine ma chambre et une part de mon cœur
pour voir le tatouage
sur son dos,
la rose sur son bras,
le papillon autour de sa cuisse.
Elle m’a fait voyager à travers des temps et des lieux
où nous étions, et où nous n’étions pas avant elle.
J’illumine mon cœur et j’abats le mur solide que j’avais construit
pour que la lumière atteigne l’espace entre sa joue et son oreille,
là où je dépose un baiser —
un petit baiser… beaucoup de baisers
que je disperse comme des étoiles sur son corps.
Et comme les étoiles, elles continuent de briller pour moi même après son départ.
De petites galaxies qu’elle disperse sur mon corps
et que je dessine sur son cou.
Ici et maintenant, là où nous appartenons.
J’ai perdu ma patrie,
mais pendant un instant —
pendant quelques jours —
je l’ai retrouvée entre ses bras.
La chaleur de son étreinte.
Je n’avais pas compris ma soif jusqu’à ce qu’elle m’abreuve.
Elle m’a appris comment boire :
avec calme et plénitude, avec amour et passion,
lentement… et dans l’urgence,
pour que je me rassasie
et que nous fleurissions.
Tous les chemins mènent à l’amour.
J’avais commencé à écrire cet article pour naviguer un peu dans la sexualité et la queerness noire, inspirée par plusieurs livres que j’ai lus récemment.
Mais d’une manière ou d’une autre, tous les chemins menaient à l’amour.
Peu importe combien j’essayais de me situer, je me retrouvais noyée dans les émotions.
J’ai commencé par bell hooks dans son livre All About Love :
« When I was a child it was clear to me that a life was not worth living if we did not know love. »
(« Quand j’étais enfant, il m’apparaissait clairement qu’une vie ne valait pas la peine d’être vécue si l’on ne connaissait pas l’amour. »)
Au premier instant, j’ai pensé que bell n’avait pas connu la guerre dans sa vie…
Mais j’ai continué ma lecture.
Bell écrit :
« Il m’est devenu difficile de continuer à croire à la promesse de l’amour lorsque la magie du pouvoir ou la terreur de la peur l’emportaient, partout où je me tournais, sur la volonté d’aimer. »
Il m’était difficile de penser et d’écrire sur le sexe et l’intimité — sur le corps et l’autre — sans penser à ma spiritualité :
l’amour de moi-même, de la communauté à laquelle j’appartiens, l’amour de Dieu et de tout ce qui m’entoure.
Notre sexualité ne se sépare pas de notre désir constant de connexion avec l’autre, quel qu’il soit.
Trois années d’isolement, de repli, de silence, de révolution et de guerre.
Et parce que le corps se souvient,
je découvre que nos caresses, nos baisers, notre ouverture et notre nudité sont aussi une forme de résistance.
Nos parts fragiles qui désirent s’appuyer sur les autres, s’ouvrir à leur amour et accepter leur affection et leur générosité sont aussi une résistance.
Le désir de confiance, de lien, l’échange du don — résistance.
Nos orgasmes, et la nostalgie de nos corps pour la vie,
et celle de l’âme pour la beauté et l’amour —
sont aussi une résistance.
Je cherche encore mon corps.
Parfois je le reconnais dans le miroir, parfois non.
Avec des traits d’Afrique de l’Est et un corps mince qui lutte contre la fatigue et l’affaissement.
Je cherche dans les films, entre les pages des livres, et dans les conversations avec mes amies — hétérosexuelles, lesbiennes et trans.
Peut-être que ma queerness était plus simple dans mon pays, même s’il me rejetait.
Mais au moins j’en connaissais les entrées et les sorties.
J’avais bu de son Nil et m’étais abritée sous ses arbres.
Une plante meurt lorsqu’on la sépare de ses racines,
lorsqu’on l’arrache avec violence.
Elle meurt de douleur et de regret —
ou du moins c’est ce que j’ai ressenti.
Depuis que nous avons été arrachés à nos racines, mon identité n’était plus importante.
Dès que je dis que je suis soudanaise, on me parle de la guerre.
Est-ce vraiment tout ce que représente le Soudan ?
Est-ce vraiment tout ce que je représente pour tout le monde ?
Nous avons franchi les frontières en laissant derrière nous toutes les anciennes significations :
la sécurité, la stabilité, la maison et les compagnons.
Je ne me sentais pas assez à l’aise pour parler.
Je ne me sentais ni assez courageuse ni assez sûre de moi pour me souvenir de mon nom.
J’ai fermé toutes les portes et toutes les fenêtres
pour pouvoir ignorer plus facilement le bruit des obus.
Après une révolution, trois coups d’État et une guerre — si je compte bien —
mon corps noir, queer et fragile n’a plus d’autre choix que d’être le dernier pion de la résistance ici.
Parfois je ne sais pas si c’est moi qui me dissous, ou la réalité autour de moi.
Le corps, l’intimité et l’amour de la terre
Nous ne sommes pas séparés de la terre dont nous avons été créés et à laquelle nous retournons.
Nous ne sommes pas non plus séparés les uns des autres, même si les expériences diffèrent et que les distances nous dispersent.
L’intimité dépasse le simple acte.
Elle signifie une présence réelle — ici et maintenant — avec tout le corps, l’esprit et l’amour.
Comme dans l’adoration et la recherche de proximité avec Dieu, nous formulons des intentions pour nous rapprocher les uns des autres :
avec sincérité d’intention, présence, attention et écoute.
Ici, l’intimité ne signifie pas forcément qu’« il se passe quelque chose ».
La présence elle-même est l’essentiel.
Traiter le corps avec respect :
sans contrainte,
avec lenteur,
en respectant sa résistance et son ouverture.
Le but du rituel intime n’est pas simplement l’orgasme,
mais le rapprochement au-delà de la matière et de l’excitation du corps.
Un rire venu du cœur,
une larme silencieuse,
une longue étreinte.
Lorsque l’âme se pose et que le corps la suit, peu importe réellement le rituel pratiqué : ce qui compte est son effet.
C’est cela que signifie le sentiment de sécurité.
(note abrégée)
Le rahhala est un petit foyer où l’on place des braises et du bois.
Le dukhan est un rituel de fumigation pratiqué par les femmes soudanaises.
Après la guerre d’avril, beaucoup d’entre nous — femmes et hommes soudanais dans la diaspora — cherchons tout ce qui nous rappelle notre terre.
Nous cherchons nos grand-mères,
l’odeur des maisons,
les petits rituels de nos mères qui formaient le rythme de la vie.
Nous cherchons le Soudan dans tout ce qui lui ressemble :
une odeur,
une couleur,
un goût.
« Nous savons très bien décrire l’absence de l’amour parce que nous ne savons pas ce que signifie être aimé. »
— Bell Hooks
Cette phrase décrit avec précision l’ampleur de notre pauvreté émotionnelle.
Nous avons appris à nommer la perte et le manque,
à développer un vocabulaire précis pour la douleur,
mais l’acte même d’aimer est resté flou, différé, conditionnel.
Pour Hooks, l’amour est un acte.
Une pratique qui exige un effort conscient, une capacité d’écoute et la responsabilité de l’autre sans le posséder.
L’amour ne peut être séparé de la justice,
et il ne peut être réel s’il ne construit pas la sécurité.
Parce que nous avons grandi dans une pauvreté émotionnelle, nous désirons l’amour sans savoir comment le pratiquer.
Parfois même, nous en avons honte.
Ainsi, l’absence de l’amour devient plus visible que sa présence.
Je pense souvent :
si j’avais été abreuvée d’amour un peu plus tôt,
j’aurais peut-être eu ma propre définition de moi-même.
Peut-être que je me serais aimée,
et que j’aurais aimé le monde d’une manière moins douloureuse et plus ouverte.
L’amour ne naît pas dans le vide.
En temps de guerre, l’amour devient une rébellion contre les circonstances, contre la politique et les armes.
Dans l’amour et la proximité, nous trouvons la tranquillité.
Dans les bras de ceux que nous aimons, nous trouvons un moment de sécurité —
même sous les décombres.
Nous commençons à comprendre l’amour lorsque nous commençons à aimer la composition la plus complexe : nous-mêmes.
Il devient facile de dire je t’aime lorsque nous avons reçu suffisamment d’amour.
Alors nous fleurissons, nous portons des fruits,
et nous offrons à partir de cette même source un amour capable de nourrir les autres.
Nous apprenons à aimer toutes les parties de nous-mêmes :
celles qui brillent de fierté
et celles que nous avons enterrées dans la honte.
Alors je t’aime devient simple, fluide, léger.
Je t’aime pour ton anniversaire.
J’aime tes cheveux et la couleur nouvelle que tu as choisie.
Je me suis réveillée aujourd’hui en me souvenant que tu me manques.
C’était à la fin de juillet lorsque je l’ai rencontrée.
C’était à la fin d’août lorsque je lui ai ouvert la porte pour qu’elle entre.
C’était à la fin de septembre lorsque je lui ai offert mon unique carnet officiel.
C’était à la fin de décembre lorsque j’ai compris que je m’aimais moi-même.
Dans le souvenir de la terre et dans l’amour que nous lui portons,
dans la gratitude pour tout ce qu’elle nous a donné.
E.Omer.
Militant·e féministe queer soudanais·e
Iel travaille au sein d’un collectif qui met au centre les voix soudanaises marginalisées. Son engagement repose sur la production de savoirs féministes politiques ancrés dans les réalités locales, ainsi que sur le soutien à l’organisation communautaire, aux processus de guérison et aux résistances face au patriarcat, à la militarisation et aux violences néocoloniales. Son plaidoyer se concentre sur la justice, la sécurité et la dignité des individus, tout en contribuant à la réappropriation des récits soudanais. Iel s’engage également à créer des espaces de joie, de narration et de solidarité au sein des communautés de femmes et de personnes aux identités de genre diverses au Soudan.
Refrences
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