Il existe des lieux qui façonnent notre identité ; nous en sommes imprégnés, et ils laissent leur empreinte sur nos vies. Notre relation à ces lieux évolue au gré des événements et des détails. Nous nous souvenons des endroits à travers les liens qu’ils entretiennent avec les personnes et les moments. Nous vivons à l’ombre de nos souvenirs, de nos différentes existences et de leurs étapes variées, de l’enfance à l’adolescence, puis à la jeunesse et au-delà.
J’ai grandi au Caire. C’est là que j’ai été élevée. Je me revois avec mes amis, ma famille, et même avec des inconnus, jusqu’à ce que je devienne adulte. J’y ai beaucoup erré durant mon adolescence et ma jeunesse. Mon rapport au Caire est profondément contradictoire : entre amour et haine, entre fierté et appartenance d’un côté, et rejet et colère de l’autre. Je déteste la manière dont la ville m’a déformée, a effacé mon identité et a imposé une uniformité sur moi comme sur les autres citoyens. Il est difficile d’exprimer nos différences, notre singularité, voire même nos fragilités. Le Caire est une ville dure envers les pauvres et les étrangers ; une ville dont certaines parties sont devenues des bulles immobilières, où les riches vivent isolés de leur environnement, lequel inclut pourtant des classes plus modestes. Je vis dans une société sévère qui marginalise, hiérarchise et rabaisse ceux qui sont différents, plus faibles ou étrangers.
Nous appelons « Égypte » Le Caire, réduisant le pays à sa capitale centrale, où se concentrent ministères, institutions et administrations. Pourtant, malgré cette centralité, l’Égypte est une société diverse, riche de cultures multiples. La culture arabo-islamique domine et régit, alors même qu’il existe des langues locales comme le nubien, le Beja ou l’amazighe, qui ne sont pas enseignées à l’école. Elles se transmettent de génération en génération, dans des cercles sociaux restreints.
J’affronte la ville avec un mélange d’amour et de ressentiment. Comme toute femme, je suis confrontée au harcèlement sexuel ; certaines statistiques indiquent que 99 % des femmes en Égypte en sont victimes. Ce chiffre est choquant, et l’idée que toutes les femmes en souffrent est profondément décourageante.
À cela s’ajoute le racisme que je subis en raison de ma couleur de peau noire. Entre racisme et harcèlement, je suis accompagnée de regards hostiles et de paroles blessantes. J’appartiens à une minorité, ou plutôt à l’un des peuples autochtones d’Égypte : les Beja, les Amazighs et les Nubiens. Je suis nubienne. Il m’est impossible de connaître le nombre de membres de ma communauté, car ces chiffres sont dissimulés pour des raisons sécuritaires, tout comme ceux concernant les chrétiens et d’autres minorités. Ces informations sont occultées pour des motifs politiques.
Nous, Nubiens, possédons une culture riche, une langue singulière et des traditions propres. Pourtant, l’opinion publique égyptienne nous perçoit à travers une image folklorique fragmentée, saturée de stéréotypes : on nous voit comme des domestiques loyaux, incapables de bien parler arabe, peu instruits, bruyants dans nos fêtes, vivant dans des maisons colorées, en marge de la modernité. Je pense que la société égyptienne est atteinte d’un racisme anti-noir profond, mais refuse de reconnaître ce problème. Les Nubiens sont perçus comme socialement inférieurs, cantonnés aux métiers de service. Je suis profondément blessée lorsque, dans la rue, on m’interpelle en m’appelant par les noms de joueurs africains ou par des insultes comme « la portière » ou « le serveur ».
C’est dans ce contexte que notre conscience de ce racisme s’est formée. Nous avons commencé par des campagnes en ligne, puis nous avons agi sur le terrain pour lutter contre le racisme, notamment lors de la campagne menée par les Nubiens contre la caricaturiste Fatma Hassan en 2014, qui déformait leur image et diffusait des stéréotypes. La pression a été maintenue jusqu’à ce qu’elle présente des excuses. J’ai fait partie du groupe qui a encouragé le dépôt d’une plainte judiciaire pour en faire un précédent, mais la majorité des Nubiens a préféré clore l’affaire après les excuses.
Nos vies sont difficiles sous le poids du racisme, mais malgré cela, nous continuons à revendiquer nos droits et nos aspirations légitimes. En 2013, lors des travaux de la commission des cinquante chargée de rédiger la Constitution, j’ai rejoint le comité consultatif pour assister le représentant nubien, Haggag Adoul. Nous avons réussi à faire adopter plusieurs articles, notamment celui contre la discrimination, incluant la couleur, l’origine et la localisation géographique, afin de protéger les droits des Nubiens. Nous avons également introduit un article sur le développement des régions marginalisées et le droit au retour sur les terres historiques nubiennes situées derrière le Haut Barrage.
Nous sommes une génération portée par l’espoir et la poursuite du rêve, mais le destin ne nous a pas été favorable. Ces articles n’ont pas été intégrés dans le cadre législatif effectif. Ils ont été inscrits dans la Constitution sans être appliqués. Par exemple, l’article contre la discrimination prévoyait la création d’une commission dédiée, qui n’a toujours pas vu le jour. Quant au droit au retour, il devait être mis en œuvre entre 2014 et 2024, mais il ne l’a pas été. Les Nubiens restent engagés dans des négociations interminables avec les autorités, qui ont même empiété sur leurs droits. Le président Abdel Fattah al-Sissi a promulgué des décrets (444 et 355) classant les terres nubiennes comme zones militaires interdites à l’habitation et à la circulation, en violation de la Constitution, poussant les Nubiens à saisir la justice administrative.
En revenant à ma vision du Caire, j’essaie de construire un récit autour des opprimés et des marginalisés de cette ville, ceux qui subissent domination, exclusion et discrimination. Je ne peux ignorer deux composantes essentielles du Caire : les migrants, qu’ils soient étrangers ayant fui les guerres et les troubles, ou migrants internes venus chercher de meilleures opportunités.
En tant que femme noire de classe moyenne, je me reconnais dans l’expérience des Soudanais. La xénophobie s’est intensifiée en Égypte avec l’arrivée successive des Irakiens, des Syriens, des Soudanais et des Yéménites. Un discours nationaliste hostile aux étrangers s’est propagé, alimentant la peur d’une altération culturelle, d’un déclin économique et d’une menace sécuritaire.
L’un des épisodes les plus violents fut la dispersion du sit-in des migrants soudanais devant le HCR en 2005 : la police tua 26 personnes, dont une majorité d’enfants. Des habitants aisés du quartier de Mohandessin les ont alors insultés, les accusant de salir le quartier et de comportements immoraux. Ce n’était pas un cas isolé : des campagnes d’arrestation et de harcèlement continuent, tandis que certains accusent les migrants d’être responsables de la hausse du coût de la vie, oubliant que ce sont les propriétaires égyptiens qui augmentent les loyers.
J’ai parlé avec une femme soudanaise de sa vie au Caire. Elle y est arrivée à six ans et en est repartie à vingt-trois ans. Sa manière de faire face au racisme m’a marquée : enfant, on l’appelait « Shikabala », le nom d’un célèbre footballeur, et elle en était fière. Elle disait : « Il est réussi, où est le problème ? » Elle savait pourtant que c’était à cause de sa peau noire. Elle aime Le Caire, mais Le Caire ne l’aime pas. Malgré le harcèlement et le racisme, elle reconnaît que certains Égyptiens font preuve d’humanité, prient pour le Soudan et lui souhaitent du bien.
Je me retrouve dans l’expérience des migrants soudanais à travers l’intersection de la race, de la couleur et du genre. Mais il existe une différence fondamentale : je suis égyptienne, avec un statut légal reconnu, même si un policier peut encore me demander si je suis vraiment égyptienne. Le racisme s’est intensifié avec l’arrivée des Soudanais, mais ce n’est pas leur faute ; la responsabilité incombe à ceux qui cultivent la haine et construisent une opinion publique hostile.
Entre discrimination liée à la couleur, à l’origine géographique, à la religion et au genre, de nombreuses femmes ont subi violences et abus. Pourtant, malgré tout, elles continuent de considérer Le Caire comme leur foyer, même s’il est dur. C’est une ville envers laquelle elles ressentent une appartenance, qui garde toujours une place dans leurs cœurs. Le Caire n’est pas seulement « celle qui vainc les ennemis » — elle écrase aussi parfois ses propres enfants.
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