Réflexion sur son atelier avec les travailleurs migrants

1. Contexte du projet

Je m’appelle Lama Amine. Je suis une actrice et créatrice libanaise noire dont la pratique artistique se situe à l’intersection urgente de l’expérience vécue, du théâtre exigeant et de la justice sociale. Mon travail est porté par la nécessité de placer au centre des récits systématiquement marginalisés dans le paysage culturel libanais, en particulier ceux des Arabes noirs et des femmes.

Ma pratique est fondée sur la recherche et la collaboration. Elle commence par des témoignages personnels et communautaires et évolue vers des performances formellement innovantes. Je m’intéresse à la manière dont les textes classiques peuvent être bousculés et réinventés afin de dialoguer directement avec les réalités politiques contemporaines, en utilisant la scène comme un espace de confrontation viscérale et de dialogue empathique.

Ma préoccupation centrale est la représentation de l’identité — non pas comme une étiquette monolithique, mais comme une expérience complexe et stratifiée, façonnée par la race, le genre et la classe sociale. Je considère la performance comme un acte de résistance et de mise en vérité, une manière d’affirmer une visibilité, de remettre en question des perceptions sociales profondément ancrées et de susciter une conversation publique essentielle.

Khadimatan (خادمتان) – « Les Servantes » est une réinterprétation libanaise contemporaine de la pièce emblématique de Jean Genet Les Bonnes. Cette production théâtrale provocante transpose l’exploration claustrophobique de Genet autour de la classe sociale, du rituel et de la haine dans le paysage socioculturel complexe du Liban, en l’utilisant comme un scalpel précis pour disséquer le racisme systémique et le système d’exploitation de la kafala (système de parrainage).

La première phase, cruciale, a consisté en une série de dix ateliers avec des travailleuses domestiques migrantes et des femmes noires au Liban. Cette phase ne visait pas à extraire des histoires pour la pièce, mais à créer un espace partagé, créatif et sécurisant. L’objectif principal était que les participantes se reconnectent à leur corps, expriment leurs expériences liées au système de la kafala et au racisme, et créent leurs propres récits à travers le mouvement. Leurs réflexions et vérités émotionnelles nourriront directement et de manière éthique l’élaboration du texte principal de Khadimatan.

 

 

2. Mise en œuvre des ateliers et données démographiques

Entre le 15 novembre et le 18 décembre 2025, j’ai mené une série de dix ateliers, au cours desquels j’ai travaillé avec 15 femmes issues de divers horizons :

  • Nationalités : Éthiopie (3), Égypte (2), Soudan (10).
  • Tranche d’âge : Toutes les participantes ont plus de 27 ans.

Les séances ont eu lieu au Migrant Community Centre (MCC), un espace sûr et familier pour les participantes.

3. Processus et principales observations des séances

Les ateliers suivaient une structure comprenant un temps d’accueil (check-in), des jeux et des échauffements, puis évoluaient vers des improvisations guidées et un travail corporel.

Séances 1 à 4

Les quatre premières séances étaient consacrées à la construction du collectif et au partage d’histoires de vie. La première séance s’est concentrée sur l’établissement de la confiance et de la cohésion du groupe à travers la respiration et le mouvement en cercle. Des exercices simples ont suscité des émotions puissantes et inattendues : les participantes ont évoqué des sensations allant d’un au revoir à l’aéroport à la liberté de marcher dans la nature, danser au bord de la mer, ou retrouver leur famille.

De manière notable, le groupe est passé rapidement et naturellement du mouvement individuel à la danse en duo, révélant une énergie spontanée et un désir profond de connexion et d’expression.

En s’appuyant sur la confiance instaurée, les participantes ont partagé des histoires issues de quatre thématiques : l’enfance, un rêve, un défi et une célébration. Les récits ont révélé une résilience profonde ainsi que le poids de leurs réalités :

  • Enfance : souvenirs vifs, souvent marqués par des espiègleries joyeuses ;
  • Rêves : centrés sur la migration, la sécurité et des besoins fondamentaux tels que posséder une maison ;
  • Défis : liés universellement à la perte et au deuil, décrits avec une sobriété frappante reflétant un mode de survie ;
  • Célébrations : presque entièrement consacrées aux réussites et retrouvailles des proches, soulignant leur force communautaire.

Les participantes ont traduit les émotions clés de leurs récits en quatre mouvements distincts. Le travail était empreint de profondeur et d’honnêteté, avec des transitions émotionnelles authentiques. Ce processus a permis à chaque femme d’inviter les autres dans son expérience vécue de manière non verbale. Les limites de celles qui ne souhaitaient pas partager ont été respectées, avec le soutien disponible du personnel du MCC.

Séances 5 à 7

Au cours de ces séances, nous avons travaillé à partir du matériau issu des improvisations et des histoires personnelles pour les transformer en récits collectifs. Nous avons créé des chorégraphies à l’aide de bâtons, de personnages de dessins animés de l’enfance et de tissus. Les participantes ont inventé des personnages et exploré leur relation actuelle à ceux-ci. À travers les tissus, elles ont raconté des histoires d’appartenance et de foyer.

Séances 8 à 9

Durant les deux dernières séances d’atelier, nous nous sommes concentrées sur la transformation d’expériences clés en moments performatifs.

Séance 10 – La performance

La dixième et dernière séance a pris la forme d’une performance. Nous avons invité des ami·e·s et collègues du ARM (Anti Racism Movement) et du MCC à assister à ce que nous avions créé avec les femmes. Ce fut un moment puissant, où elles ont pu se sentir vues — à la fois dans leur être et dans leurs récits. Ce fut une célébration pour nous toutes.

4. Photos

Ghada – Première image : Soulever Ghada

Ghada est soudanaise et a grandi à Beyrouth. Pendant la majeure partie de sa vie, elle a porté le poids d’être perçue comme une étrangère dans le seul pays qu’elle ait jamais appelé « chez elle ».

Lorsqu’elle a décrit son premier voyage au Soudan, ce n’était pas simplement une visite, mais un voyage à la découverte de sa culture, de ses racines et d’un sentiment d’appartenance qu’elle n’avait jamais pleinement ressenti au Liban.

Elle parlait avec passion du voyage, de la joie de rencontrer des personnes qui lui ressemblaient, parlaient sa langue, ne remettaient pas en question sa présence ni sa valeur. Au Soudan, elle n’avait pas à se justifier. Pour la première fois, elle se sentait entière.

Mais elle a aussi évoqué sa vie au Liban — là où elle a grandi, étudié, obtenu un master en droits humains. Malgré ses accomplissements, son intelligence et son engagement, elle est constamment perçue comme inférieure, poussée à douter d’elle-même, enfermée dans un récit qui efface son humanité et ses réussites.

Dans cette image, nous soulevons Ghada, littéralement et symboliquement. Nous la portons, nous la voyons, nous honorons son histoire. Le geste de la soulever devient un acte de reconnaissance, un défi lancé à une société qui a tenté de la diminuer.

L’Arrivée – Deuxième image

Cette scène explore l’incertitude profonde qui accompagne l’arrivée dans un nouvel endroit, par choix ou par contrainte. L’arrivée est lourde de questions sans réponses simples :

« Vais-je m’adapter ? Vais-je m’intégrer ? Ai-je l’air étrangère ? Dois-je changer quelque chose en moi pour appartenir ici ? »

Nous nous tenons à la frontière entre ce qui était et ce qui pourrait être.
« Puis-je appeler cet endroit “chez moi” ? Où est mon chez-moi ? Qu’est-ce que cela signifie ? »

Le foyer devient un concept insaisissable — non plus un lieu, mais un sentiment que nous cherchons à recréer.

« Où est le reste de ma famille ? Qui suis-je sans eux ? Où recommencer ? »

Puis, au milieu de l’incertitude, vient une respiration.
« Je suis ici. Je respire. Je sens mes pieds porter ma douleur. Je prends une respiration et je dis : Alhamdulillah… »

Home – Troisième image

« Oh… je me sens libérée. »

Un moment d’expiration, de douceur.
« Au moins, je peux sentir l’odeur du chez-moi à travers ce tissu. »

Le tissu devient mémoire, désir, rêve.
« Je m’imagine bébé, innocente, aimée sans condition. Je rêve d’avoir un enfant. Je rêve de retrouver ma mère. »

Enveloppée dans ce tissu, j’ai le temps de ressentir. De pleurer. D’exister sans m’excuser.

« Laissez-moi rester ici un instant… donnez-moi une seconde. »

Cache-cache – Quatrième image

« Je pourrais redevenir une petite fille, jouant à cache-cache. »

Autrefois, se cacher était un jeu. Aujourd’hui, c’est une stratégie de survie.

« Je ne veux pas qu’ils me trouvent. Pas encore. »

Ici, je suis invisible. Comme Casper. Personne ne me touche. Personne ne me voit.

Mais être trouvée, c’est être vue. Et être vue, c’est être jugée.

« Je rêve d’avoir mon propre espace. Un espace à moi. Comme un ventre maternel. Là où j’étais suffisante telle que j’étais. »

« Est-ce possible ? »

 

Lama Amine

Artiste pluridisciplinaire et directrice des arts chez Seenaryo
Lama Amine est metteuse en mouvement et enseignante originaire du Liban, titulaire d’un MFA de la Royal Central School of Speech and Drama. Sa pratique mêle théâtre physique et narration communautaire pour aborder les questions de trauma, d’identité et de guérison collective. Actuellement directrice artistique d’une production d’Ibn Battuta couvrant cinq pays (Liban, Jordanie, Syrie, Palestine et Égypte), elle a collaboré avec des institutions telles que le National Theatre (Royaume-Uni) et Gecko. Elle s’engage à créer des espaces inclusifs pour les femmes, les jeunes et les voix sous-représentées, dans la région et à l’international.

En savoir plus sur Liberated Voices

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture