
Je suis née dans un pays où l’on voit la couleur sans jamais la nommer, où la noirceur est présente mais où l’histoire noire est absente. Un pays où l’on peut être noire sans que jamais personne n’explique ce que cela signifie. Ce silence n’est jamais neutre. Il forme, façonne, blesse et organise le regard que l’on pose sur soi. On peut grandir dans une maison où la peau est constamment commentée, mais où le mot “noire” n’est jamais prononcé positivement ; dans une école où l’on est la seule enfant aux cheveux texturisés, mais où personne ne parle jamais d’histoire, de racines, ou d’africanité.
Je suis africaine, marocaine, amazigh. Je ne suis pas arabe. Je suis arabophone par scolarité, darijaphone au quotidien. Et pourtant, tout mon vécu d’enfant noire au Maroc s’est construit autour d’un étrange paradoxe : visible par la différence de ma peau, invisible dans tous les récits possibles.
1. Grandir dans un pays qui ne dit pas ton nom
Petite, j’étais la seule enfant noire aux cheveux texturisés de ma classe. Mes cheveux suscitaient fascination et rejet. On les touchait, on les commentait, on les jugeait. Dans une société où la beauté est hiérarchisée, où la peau claire et les cheveux lisses sont valorisés, l’enfant noire apprend très tôt à négocier son existence. C’est une pédagogie du silence, mais aussi une pédagogie de la honte.
Je me souviens d’un cours de sciences où l’enseignante parlait des “différentes races humaines”. Quand elle prononça le mot “noir”, toute la classe se tourna vers moi. Littéralement toute la classe. On pointa du doigt ma peau, mes cheveux, on ricana, on me demanda si “ça fait mal” quand on les touche. Ce jour-là, je suis devenue un chapitre vivant du programme scolaire. Je n’étais plus une élève : j’étais un objet de démonstration. J’avais neuf ans, mais je me sentais déjà étrangère à moi-même.
Ce n’était pas un événement isolé. Au collège, un professeur m’appela au tableau alors que j’avais mes longues tresses détachées. Il interrompit ma réponse : “C’est quoi ces cheveux ? Tu te prends pour une star ? Attache-moi tout ça tout de suite.” Il ne m’avait appelée que pour m’humilier. Une autre enseignante m’expliqua que porter des mèches était “haram”, car “Dieu t’a donnée des cheveux comme ça, crépus, et tu devrais avoir honte de changer ce que Dieu a créé”. En réalité, ce n’était pas Dieu qu’elle défendait : c’était une certaine idée coloniale de l’ordre social.
La maison n’était pas épargnée. Ma mère disait souvent que mes cheveux étaient “trop crépus”, “trop rebelles”, “pas assez beaux”. Elle souhaitait — avec la sincérité douloureuse, de celleux qui ont elles-mêmes grandi dans la négrophobie — que mes cheveux ressemblent à ceux “de telle ou telle”, bouclés, souples, “agréables”. Elle me répétait que dès l’adolescence, il faudrait commencer le défrisage. En attendant, je portais des tresses en permanence pour camoufler ma “gouffa”. Si je restais une journée sans les cacher, je pleurais devant le miroir.
Mon cheveu est devenu mon premier complexe. Je ne pouvais pas me regarder dans une glace sans brushing ou tresses. Je ne me reconnaissais qu’à travers les artifices. Tout mon rapport à moi s’est construit autour de l’effacement : cacher, lisser, dompter, corriger. Mes cheveux n’étaient pas une partie de moi : ils étaient un problème à résoudre.
Comment une petite fille peut-elle grandir sans complexe quand elle n’a aucune représentation positive de ce qu’elle est ?
Jusqu’à récemment, les rares personnes noires représentées à la télévision marocaine étaient des domestiques silencieux·ses, des gardien·ne·s d’immeubles, des petites mains invisibles… Jamais des héro·ïne·s. Jamais des personnes puissantes. Jamais des enfants. Jamais quelqu’un comme moi.
2. Le racisme ordinaire, celui qu’on appelle “blague”
Je pourrais raconter des dizaines d’anecdotes. Ma sœur qui revient de l’épicerie en pleurant parce que le vendeur l’a appelée “petite négresse” en amazigh. La femme noire marocaine qu’un homme a aimée pendant dix ans sans jamais oser la présenter à sa famille “parce qu’elle est noire, tu comprends…”. Celle qui sortait avec un homme noir mais refusait de s’engager “parce que je ne veux pas avoir des enfants moches”. Les parents qui disent à leurs filles de ne “surtout jamais ramener un noir”.
La négrophobie marocaine a ceci de particulier : elle s’habille d’humour, de familiarité, de coutume, de religion, de tradition. Elle se nie elle-même. Elle se camoufle sous un “c’est pas méchant”, “c’est normal”, “on a toujours parlé comme ça”, “les Marocain·es sont taquin·es, personne n’est épargné, on rit bien des campagnard·es, des amazigh·es, des rbati·es, des fassi·es…”, “mon ami noir quand je l’appelle ‘azzi’ (l’équivalent du n-word en darija), il ne s’offusque pas, je ne comprends pas pourquoi tu prends tout mal”, “il n’avait pas l’intention de t’insulter, c’est toi qui t’énerves pour rien…”.
Ce déni est aussi violent que les insultes elles-mêmes.
3. En France : l’hypervisibilité après l’invisibilité
En France, j’ai rencontré l’autre face de la même pièce.
Si le Maroc m’a rendue invisible, la France m’a rendue hypervisible.
Là-bas, ma noirceur était implicite, jamais dite mais omniprésente.
Ici, elle était explicite, commentée, analysée.
On me demandait d’où je venais “vraiment”.
On me disait que je “ne faisais pas marocaine”.
On me plaçait dans “les îles” ou dans une Afrique fantasmée qui n’était pas la mienne.
Mon amazighité était niée.
Ma marocanité questionnée.
Mon arabophonie suspectée.
Mon corps parlait avant moi. Ma peau racontait ce que les autres voulaient y lire. Je n’avais aucun contrôle sur la manière dont on me nommait.
Là où le Maroc m’avait privée d’histoire, la France m’en imposait une qui n’était pas la mienne.
Ce choc identitaire fut violent, mais il a aussi ouvert une brèche.
4. Retrouver la mémoire noire : un retournement intérieur
C’est en rejoignant l’association Makeda Saba, qui lutte pour les droits des femmes et des enfants africain·es et afrodescendant·es à Lyon, il y a une dizaine d’années, que j’ai commencé à conscientiser la condition des communautés noires dans leur globalité. À travers les ateliers de lecture, les conférences, les événements culturels afroféministes et antiracistes que nous organisions, j’ai appris la dimension structurelle des oppressions, la misogynoire, la négrophobie, le racisme institutionnel et systémique.
Puis, en lisant Le Maroc Noir, j’ai compris que mon vécu n’était pas une succession d’expériences isolées, mais l’expression d’une histoire tue. Les Noir·es marocain·es sont soit autochtones, soit descendant·es de personnes réduites en esclavage. Le Maroc a longtemps effacé la mémoire de l’esclavage transsaharien, minimisé sa dimension raciale, dissimulé les hiérarchies héritées du passé.
La marginalisation des communautés noires marocaines et le silence historique ont produit des silences familiaux, des humiliations scolaires, des blagues racistes banalisées.
En découvrant cette histoire, j’ai compris que la honte que je portais ne m’appartenait pas.
Elle était héritée.
Transmise.
Normalisée.
Alors j’ai commencé à écrire.
À parler.
À chercher.
À relier mes blessures personnelles à une mémoire collective.
À affirmer mon identité amazigh et africaine dans un pays qui ne me l’avait jamais nommée.
Le jour où j’ai compris que ma noirceur avait une histoire, j’ai cessé de croire qu’elle était un défaut.
5. Le soin comme résistance : cheveux, maternité, transmission
Entre l’invisibilité d’un côté et la surexposition de l’autre, j’ai longtemps flotté. Jusqu’à devenir mère.
La maternité m’a forcée à me regarder différemment. À me demander ce que je transmettrais à mes enfants : le silence, l’effacement, la honte ? Ou autre chose ?
Le soin est venu plus tard. Lentement. Douloureusement.
Pendant ma première grossesse, j’ai arrêté le défrisage pour protéger mon bébé. Mes cheveux naturels repoussaient, texturisés à la racine, défrisés aux pointes. Je ne les assumais pas. Je ne trouvais aucun salon à Lyon qui coiffait les cheveux naturels. J’ai fini par les défriser à contre-cœur. Je pleurais. Je me sentais prisonnière d’une norme que je voulais fuir mais que je n’arrivais pas à briser.
Puis, un jour, j’ai décidé de m’aimer autrement. J’ai fait mon big chop. Sans retour en arrière. J’ai découvert mon visage tel qu’il était : sans masque capillaire, sans artifice. Le soin est devenu politique : le refus de laisser une norme coloniale dicter la valeur de mon corps. Aimer mes cheveux, c’était refuser une oppression silencieuse. C’était me choisir.
La maternité et l’engagement associatif m’ont obligée à repenser la transmission. Je voulais offrir à mes enfants ce que je n’avais jamais eu : des mots justes, une histoire entière, une fierté possible. Je voulais leur dire qu’iels sont marocain·es, amazigh·es, africain·es, et que ces identités ne s’opposent pas. Je voulais leur transmettre le respect de l’autre, mais surtout le respect de soi.
Aujourd’hui, je comprends que le soin n’est pas superficiel et que transmettre est un acte de guérison. Le soin est résistance. Il est mémoire. Il est reconstruction.
Écrire aussi est un soin. Prendre la parole, c’est briser une chaîne ancienne. C’est dire l’histoire. Briser les tabous. Nommer ce que nos parents n’ont pas pu dire. C’est protéger l’enfant que j’étais en élevant autrement mes propres enfants.
6. Écrire pour ouvrir une brèche
Ce texte est une invitation à regarder la noirceur maghrébine autrement : comme une présence, une histoire, une force. À dépasser les silences. À offrir aux enfants noir·es du Maghreb ce que nous n’avons pas reçu : la permission de se reconnaître et de se célébrer.
Écrire n’est pas un luxe. C’est un geste de survie. Un acte politique. Une manière de réinscrire nos existences dans l’histoire du Maroc, du Maghreb et de la diaspora. Je ne veux plus être définie par les autres — ni par les silences du Maroc, ni par les assignations françaises.
Je veux exister en entier.
Et je veux que d’autres femmes et enfants noir·es marocain·es, maghrébines, africain·es puissent se reconnaître dans cette existence.
Nous avons grandi dans le silence et dans la honte.
Nous écrivons aujourd’hui pour que nos enfants, en particulier nos filles, grandissent dans la liberté et dans la fierté.
Si je parle, ce n’est pas seulement pour raconter mon histoire.
C’est pour dire que nos histoires comptent.
Que nos corps sont politiques.
Que notre mémoire mérite d’être nommée.
Que nos voix doivent résonner.
Écrire, c’est ouvrir une brèche dans un mur ancien.
Et inviter d’autres femmes, d’autres personnes, à passer avec moi.

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