
3abd ’abd, Kahlouch kahlūch negro… ce sont des mots que j’ai souvent entendus dans mon propre pays, dans ma propre ville natale, étant une petite fille noire. Ils m’ont été dits par mes camarades, mes profs, mes entraîneurs, mes voisins, des inconnus dans la rue ou dans les transports. Ils ont aussi été dits à d’autres personnes noires de mon entourage. Mais pour elles, c’était normal. Il me semblait que j’étais la seule à ne pas pouvoir assimiler ça cela, la seule à ne pas réussir à le normaliser.
Pour moi, ce n’était pas juste un mot. C’était une perception profonde, loin d’être superficielle. Une croyance ancrée dans la pensée collective de ma propre société, algérienne et africaine, qui se croit européenne et blanche. Et pour vous dire, ça va au-delà d’un simple “kahlouch kahlūch”. Ce mot, utilisé pour dénigrer et réduire la personne, efface aussi un nom, une appartenance, une identité, et par conséquent une présence, une existence. Dans les yeux de celui qui te parle, tu n’es plus qu’un kahlouch kahlūch… ou une kahloucha kahlūcha pour une femme.
Quand on utilise le mot “3abd” ’abd, tu deviens simplement un esclave, quelqu’un qui, à l’époque, était commercialisé, usé, revendu. Et si ce temps revient, il te fera ainsi. Et quand quelqu’un t’appelle “negro” pour paraître cool, c’est pratiquement la même chose. Aucune excuse ne justifie que quelqu’un efface complètement ton prénom pour le remplacer par un propos aussi péjoratif, quelle que soit son intention.
Très vite, j’ai compris le pouvoir de ces mots. Et très petite déjà, j’avais cette rage. Aller au fond des choses était ma manière de comprendre, et de réfléchir à chaque fois que j’entendais ces mots. Et ça m’étonnait…limite, ça me décevait, de voir que la quasi-totalité des personnes noires dans mon pays normalisaient avec ceci ça. Parfois même, on me blâmait d’avoir répondu, d’avoir réagi, de ne pas avoir simplement ignoré ou accepté la situation. On me disait que je cherchais trop de problèmes.
“Ce n’est qu’un mot, ce n’est pas si grave.”
Ok. Mais qu’en est-il quand le mot devient une expression ? Quand ton entraîneur te lance : “Si j’étais nègre, je n’oserais jamais me plaindre et dire que je suis fatigué”, juste parce que tu as demandé une pause dans une séance d’entraînement de deux heures ?
Qu’en est-il quand une enfant de 12dix ou 13 treize ans entend de la part de son entraîneur : “Bats-toi, kahla, et travaille. De toute façon, tout ce qui va grossir en toi, ce sont les fesses” ? Quand des inconnus t’arrêtent dans la rue pour te demander une de tes tresses pour lacer leurs chaussures ? Quand un autre te demande si tu utilises du liquide vaisselle pour laver tes cheveux, et même si “ça se lave déjà” ?
Entre le prof qui te demande si ton papa est l’épicier du coin parce que c’est le seul noir du quartier et que, forcément, vous êtes affiliés, et les profs à l’université qui te demandent tes “vraies origines” et te disent d’aller vérifier si tu es une “vraie Algérienne”… Là, ce point me traumatise encore aujourd’hui. C’est ce qui a créé en moi une dissociation identitaire presque insupportable. Je suis quoi alors ? Algérienne ? Noire ? Est-ce que je peux être les deux ? est-ce que je dois effacé effacer quelque chose en moi pour être ‘normale’ et correspondre à l’une des deux
Et ça va encore plus loin. On perçoit ta présence, ton éloquence, ton imposition, et même ta réussite comme trop exotique et trop imposante pour être vraie. Alors on va te rappeler ta négritude, que ; selon eux, tu as probablement “compensée” par ta réussite, mais d’une façon plus douce, plus gentille et plus subtile. On passe au racisme passif-agressif. On ne te dit plus “kahloucha kahlūcha” sèchement, mais : “T’es trop belle pour une kahloucha kahlūcha.” Ou “T’es belle malgré ta négritude.” On ne te dit plus “ch3ar el 7aska ša’r el haska” ou “sedra”, mais : “Est-ce que je peux les toucher ? Et si je mets ma main dedans, ça passe ?”
Lors des matchs de l’Algérie contre d’autres pays africains, on choisit le nom d’un joueur de l’équipe adverse et on te le colle. Tu deviens Keita ou Drogba d’un seul coup. Et si tu te fâches, tu exagères. C’est gentil, parce que “quand même, c’est un joueur pro”.
On refuse que tu te maries avec un fils “blanc” parce qu’on veut que “notre belle-fille soit belle, et que notre fils mérite”. Par contre, pour les filles blanches, si “elmektoub al maktūb” ramène un “nègre”, eh bien… on ne peut rien faire pour la sauver. C’est son destin, et puis voilà. Ensuite on débattra de qui ressemble à qui, et de quel enfant est le plus clair, donc le plus beau.
Puis tu as ta famille noire qui refuse que tu te maries avec un noir “pour ton bien”, pour que tu “sauves tes enfants”. Et tu as aussi l’homme noir qui refuse de se marier avec une femme plus noire que lui parce que “c’est traumatisant de se réveiller avec une touffe de cheveux à côté”, ou parce que “c’est difficile de la voir dans le noir”, ou encore parce qu’elle ne sera “jamais soumise ou docile”.
Tout cela, toute cette intersection Racisme-Capitalisme-Patriarcat, nous mène à comprendre qu’être noir dans ma société n’est pas juste une apparence, ni une couleur de peau, mais presque une anomalie et une image caricaturale perçue par toute une société… du plus cultivé au plus fermé, mais volontairement cachée sous le slogan “L’Algérien aime tout le monde et tolère toutes les différences”. Chose complètement fausse.
Je me rappelle des moments où un noir faisait une bêtise et j’entendais dans ma propre famille : “Ghir 7na zinin ģir hnā zinin, w zed houwa kemmel 3lina w zad hûwa kammal ’linā”, qui se traduit par “Comme si notre situation n’était déjà pas assez compliquée, il ne manquait plus que ça.” Si on analyse cette phrase, on part du principe que le noir est déjà vu et se voit comme inférieur, et qu’il n’a pas droit à l’erreur, sinon ça aggrave sa situation. L’Algérien blanc pourra l’utiliser comme moquerie et trouvera de la matière pour alimenter son ego blanc et son racisme “inconscient”.
Et là, on comprend que tout cela se passe vraiment dans l’inconscient et que le phénomène est intergénérationnel. On porte constamment la pression de sa propre communauté ; sois noire, mais pas trop. Sois noire mais avec des cheveux lisses. Aie un corps mais pas trop musclé, parce que “déjà tu as les muscles dans tes gènes”. Ne sois pas trop masculine. Aie une personnalité mais effacée et pas trop présente. Ne crie pas trop. Effémine ta voix. Sois douce. Sois la noire gentille, aimable, qui aide tout le monde, qui ne se plaint pas, parce que “tout est normal”. Sois celle qui ferme les yeux sur les dépassements quotidiens que la société appelle “futilités”. Et si tu en parles, si tu fais remonter le sujet, on peut te dire que tu touches à “l’unité nationale”.
Ce n’est pas un problème nouveau. Je dirai même que c’est une emblématique ancienne. Alors d’où vient cette peur ? D’où vient ce silence ? D’où vient cette accusation de toucher à l’unité nationale “مساس بالوحدة الوطنية” dès qu’on parle de racisme ? Et d’où vient ce positionnement du Noir dans la société algérienne, cette banalisation du racisme chez celui qui le dit, et cette acceptation forcée chez celui qui le reçoit ?
Pour comprendre cela, il faut remonter à l’histoire de l’Algérie précoloniale, coloniale et postcoloniale. Comprendre le positionnement du Noir, c’est retracer une histoire souvent effacée : celle de l’esclavage transsaharien. Selon les travaux de Lydia Saidi, Fatiha LOUALICHE et Yacine DADDI ADOUNE. Pendant plus de mille ans, un commerce d’esclaves a traversé le Sahara, y compris grâce à des populations locales, y compris des Noirs algériens qui en ont soit profité soit été victimes. C’est pourquoi certaines formes d’esclavage persistent encore aujourd’hui dans certaines régions du sud, notamment dans des communautés Touarègues. Beaucoup de termes racistes utilisés aujourd’hui, comme “ ’abd”, viennent directement de cette période.
Mais cette histoire a été rendue invisible, faute d’archivage et d’effort. Elle est invisibilisée, mais pas effacée vu que ses conséquences persistent aujourd’hui ; les Noirs apparaissent comme des “arrivés tardifs”, comme des personnes dont le lien avec le passé algérien n’est pas reconnu. L’idéologie raciale médiévale continue d’imprégner les mentalités, et l’oubli volontaire devient un outil de perpétuation.
Puis il y a le colonialisme français, qui a introduit une hiérarchie raciale modernisée où les Blancs dominants, les Arabes et Berbères colonisés mais “civilisables”, les Noirs associés à la sauvagerie selon les classifications pseudo-scientifiques du XIXᵉ siècle. Après 1962, cette logique a laissé trois traces ; la valorisation de la peau claire, l’orientation culturelle vers l’Europe, et la dévalorisation du “trop africain”.
Après l’indépendance, l’Algérie a construit une identité “blanche-méditerranéenne”, cherchant à se distinguer de l’Afrique subsaharienne et minimisant sa part africaine. Cela a laissé la personne noire dans une position ambiguë : présente mais non représentée, historique mais jamais intégrée dans le récit national.
Je suis là, mais je ne ressemble pas vraiment aux Arabes. Je suis apparemment ‘’trop noire’’ pour les Algériens, parfois perçue comme “claire” par le reste des Africains subsahariens. Et me voilà en pleine crise identitaire. Alors je me réfugie dans l’identité musulmane. C’est une façon d’être acceptée : être noir, mais très pieux, très respecté. Sinon, je sais aussi cuisiner, chanter, ambiancer, soigner, être gentil, ne pas déranger, faire du bon thé. Pendant longtemps, c’est comme ça que la personne noire a été représentée dans les films, les séries ramadanesques, les publicités.
Aujourd’hui, on voit davantage de figures noires, parfois grâce à leurs compétences, parfois pour des raisons Marketing et d’inclusion superficielle. Mais la charge, elle, n’a pas disparu. La personne noire porte sur ses épaules une charge mentale quotidienne ; la charge raciale. Comme le décrit Maboula Soumahoro, c’est le fait d’être hyper-vigilant, hyper-conscient de la signification de ton corps, de tes cheveux, de ton apparence, et de ce qu’ils provoquent chez les autres. Et quand ça provoque, tu fais une gymnastique mentale entre répondre, sensibiliser, t’énerver, éduquer, ou ignorer. Et malheureusement, ignorer est souvent le choix de la quasi-totalité des personnes noires en Algérie.
De l’autre côté, ceux qui exercent le racisme se perçoivent comme des personnes “gentilles”, “qui n’ont jamais voulu dire ça”. Et quand ils sont accusés, ils se sentent attaqués, se victimisent, se cachent derrière : “Je ne suis pas raciste, ma belle-mère est noire et j’adore Hasna Elbecharia”. C’est ce que l’on appelle l’ignorance blanche.
Alors on se retrouve face à deux situations :
Soit l’ignorance de l’acte raciste des deux côtés et on fait semblant que rien ne s’est passé pour ne pas réveiller les douleurs.
Soit l’ignorance blanche d’un côté, et la charge raciale de l’autre.
L’ignorance du noir algérien est nourrie par le discours égalitaire du nationalisme, une unité fragile posée sur une base faussée, et une vraie peur de division. C’est pour cela que le racisme n’est pas reconnu, mais normalisé. Pour cela aussi qu’il manque des études, des données, et des analyses.
De l’autre côté, la charge raciale du Noir est nourrie par sa conscience des schémas d’oppression qui ont toujours existé. Et l’ignorance blanche est nourrie par l’incapacité de l’Algérien blanc, ou “à moitié africain”, à se regarder dans le miroir.
Au final, on tourne dans un cercle toxique où l’ignorance engendre le racisme, et le racisme se nourrit de l’ignorance. Plus ça s’amplifie, plus la charge s’alourdit. Et soit la cocotte explose, soit on efface sa négritude dans une société noire, mais blanchie.
Le but de ce récit n’est pas de déclencher la haine ni de raviver une histoire. Rien n’est ravivé, d’ailleurs ; rien n’est jamais mort. Je, à titre individuel mais aussi collectif… car je porte en moi, sur moi, et avec moi ce que j’ai toujours vécu, ce que mon entourage et mes ancêtres ont vécu, et ce que mes futurs enfants risquent de vivre, je pointe du doigt que ce que vit une personne noire algérienne est du Racisme. Et que c’est parce que cela dérange qu’il faille absolument en parler. L’ignorer n’a jamais été la solution . L’ignorance, venant du Noir ou du Blanc, est même l’essence du problème. J’incite à parler, dénoncer, écrire, documenter, archiver nos récits, nos combats, notre quotidien, parce que tout cela a été longtemps oublié, voire effacé et parce que le changement se fait au quotidien.
J’insiste qu’il y ait un tel aveuglement qu’il revient à nous ; personnes noires, de lever le voile. Il faut donc creuser, s’interroger, interrompre, dire les choses telles qu’elles sont. S’imposer. Militer. Continuer à vivre, à exister, à se célébrer, non pas de façon folklorique ou caricaturale, ni selon un modèle blanc calqué sur l’Algérianité, mais dans notre propre façon d’être et de vouloir être.
Il faut réclamer, par notre présence, notre voix et nos narratifs, notre identité noire sans vouloir être blanchie.

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