Certaines identités se portent comme une peau, naturellement et sans effort. D’autres se portent comme une armure trop lourde, comme un vêtement qui serre, qui blesse, qui gêne les mouvements. Les miennes ont longtemps ressemblé à cela : des identités multiples, apprises dans le doute, vécues dans la tension, interrogées dans la solitude. Aujourd’hui, je tente de les apprivoiser – non pas en les simplifiant, mais en les assumant pleinement, dans toute leur complexité.

Je suis née et j’ai grandi en Tunisie, avant de m’installer plus tard en France. Ce déplacement, d’abord pensé comme une étape, est devenu un prisme à travers lequel j’ai appris à relire mon histoire et mes appartenances. 

En Tunisie, la diversité fait partie du quotidien, mais elle demeure rarement inscrite dans le récit collectif. Les personnes noires y sont présentes depuis des siècles, enracinées dans l’histoire et les dynamiques sociales du pays, et pourtant largement absentes du paysage symbolique. Marginalisées dans les espaces de pouvoir, presque invisibles dans les médias et les représentations culturelles, elles existent sans être pleinement reconnues.

Ce silence, plus violent que le rejet explicite, m’a confrontée très tôt à une question que beaucoup refusent de nommer : quel espace reste-t-il à une femme noire dans une société qui peine à se penser elle-même dans son pluralisme ? Le passage vers l’Europe n’a pas effacé cette interrogation ; il l’a déplacée, amplifiée, et parfois rendue plus brutale encore, en exposant mes identités à d’autres formes de regard, de soupçon et de fragmentation. 

Une identité nationale à géométrie variable

L’un des tiraillements les plus profonds que j’ai vécus a été celui de mon appartenance tunisienne. En Tunisie, l’identité nationale se construit autour d’un récit qui met au premier plan l’arabité, perçue comme le pilier central de la culture et de la fierté nationale. L’Afrique, pourtant notre évidence géographique, historique et culturelle, est souvent reléguée à l’arrière-plan, presque comme un héritage gênant, évoqué davantage pour ses aspects folklorisés que pour ses liens structurels.

Grandir dans ce contexte, c’était entendre répéter que nous étions le pont entre l’Afrique et le monde arabe, tout en constatant que l’on évitait de regarder vers le sud autrement qu’à travers l’exotisme ou la condescendance. L’africanité n’était jamais assumée pleinement : elle était tolérée mais rarement revendiquée.

Dans ce cadre, être arabe signifiait appartenir à un modèle de référence relativement homogène, qui valorisait la ressemblance et se méfiait de la différence. Pour y appartenir, il fallait se conformer. Et les identités minoritaires noires et amazighes apparaissaient comme des exceptions dont la légitimité devait être constamment justifiée.

Quand l’altérité est une violence quotidienne

C’est dans ce terreau identitaire que j’ai grandi en tant que femme noire. Et je n’ai jamais pu m’y reconnaître pleinement, tant les violences quotidiennes venaient éroder la possibilité même d’une identité sereine. Les violences ordinaires, répétées, venaient sans cesse entamer la possibilité même de construire une identité apaisée. Plus tard, l’intensification des flux migratoires a rendu la situation des Tunisiens noirs particulièrement précaire. La stigmatisation accrue des migrants subsahariens, largement rejetés par une grande partie de la société tunisienne, a mis au jour une discrimination parallèle, longtemps tue, à l’encontre des Tunisiens noirs eux-mêmes. Dans ce climat de racialisation exacerbée, la peau noire s’est imposée comme un marqueur de soupçon, une charge quotidienne, un fardeau assigné à celles et ceux dont le seul « tort » est de l’habiter. Cette réalité a ravivé en moi des souvenirs anciens, notamment ces paroles déguisées en compliments mais profondément humiliantes, telles que : « Tu es noire, mais belle. » Comme si la beauté devait s’excuser de cohabiter avec la noirceur. Comme si être noire était, par définition, incompatible avec les standards dominants : peau claire, cheveux lisses, traits européens.

Et lorsque la beauté nous est refusée, c’est parfois notre corps qui est capturé. Combien de fois ai-je entendu : « Les femmes noires sont les meilleures au lit. »

Une phrase chargée de violence coloniale, qui réduit la femme noire à une fonction sexuelle, à un fantasme, à une disponibilité. Une phrase qui nie l’humanité, la sensibilité, l’intelligence, la dignité.

Cette violence symbolique, émotionnelle et corporelle façonnait une prison identitaire. Et pourtant, elle ne résumait pas la totalité de mon expérience.

Strates identitaires et départ vers la France

Je suis partie de Tunisie vers la France d’abord pour étudier, dans le prolongement naturel d’un cheminement intellectuel encore en devenir. Ce départ n’avait rien d’une fuite ni d’un arrachement affectif ; il relevait d’un mouvement continu, presque évident. Ce qui devait n’être qu’un passage s’est lentement déployé en une présence durable.

Rester en France n’a jamais signifié tourner le dos à la Tunisie. Au contraire, ce choix a densifié le lien, l’a rendu plus conscient, plus incarné. Entre les deux rives, je n’ai cessé de circuler – dans les corps, dans la mémoire, dans le langage. Ce va-et-vient n’est pas une indécision identitaire, mais une façon d’habiter le monde au pluriel, de résister à l’injonction de choisir une seule appartenance.

C’est en France que certaines parts de moi, jusque-là évidentes, presque silencieuses, se sont chargées d’un poids nouveau. Mon identité arabo-musulmane, vécue en Tunisie comme une intimité spirituelle, s’est trouvée projetée dans un imaginaire européen traversé par la suspicion, la racialisation et les récits sécuritaires. On ne me demandait plus qui j’étais, mais ce que j’incarnais.

Dans ce déplacement, mes identités – noire, tunisienne, africaine, arabo-musulmane, femme – se sont révélées dans toute leur densité. Elles cohabitaient comme des strates archéologiques, superposées et vivantes, chacune porteuse de mémoire, de blessure et de résistance. Certaines entraient en résonance, d’autres en tension, dessinant une cartographie intime faite de frictions autant que d’ancrages.

J’apprenais à les porter toutes, même lorsqu’elles tiraient dans des directions opposées. Et c’est précisément en France, dans ce choc frontal entre l’intime et la perception extérieure, que j’ai mesuré l’ampleur de cette dissonance identitaire. Une scène revenait souvent, presque mécaniquement : 

  • T’es d’où ?
  • De Tunisie.
  •  Ah bon ? Je ne savais pas qu’il y avait des Noirs en Tunisie

Chaque fois, c’est un coup sec, un rappel brutal que mon existence même contredit les catégories rassurantes du regard dominant. Cette phrase n’est pas innocente : elle porte l’idée que je ne peux pas être tunisienne parce que je suis noire, que l’arabité est imaginée blanche, que l’Afrique du Nord ne peut pas être africaine autrement que symboliquement.

Dans le regard français, ma présence devient une anomalie.

Dans le regard tunisien, elle était un silence.

Ainsi se construit le tiraillement : invisibilisée chez moi, hypervisible ailleurs, mais jamais reconnue dans la totalité de mon être.

Chercher, comprendre, écrire : faire face à la fragmentation 

Face à ces fractures, j’ai cherché à comprendre. Les sciences humaines ont été pour moi à la fois un refuge et une arme. L’histoire de l’esclavage en Afrique du Nord, les théories de la racialisation, l’intersectionnalité, les pensées féministes africaines et afro-descendantes m’ont offert des cadres pour déplacer la honte et la douleur hors de l’intime, pour inscrire mes blessures individuelles dans une mémoire collective et politique.

Ma formation en linguistique a profondément façonné ce regard. Étudier le langage, c’est apprendre à repérer les silences autant que les mots, les hiérarchies dissimulées dans les discours, la manière dont le pouvoir s’inscrit dans les catégories, les accents, les désignations. La linguistique m’a appris que les mots ne décrivent jamais le monde de manière innocente : ils le produisent, l’ordonnent, l’excluent parfois. Comprendre cela m’a permis de déconstruire les récits dominants et de créer des espaces où d’autres voix, d’autres sens, deviennent possibles.

Comprendre m’a permis de respirer.
Comprendre m’a permis de nommer.
Comprendre m’a permis de reconquérir ma dignité.

Aujourd’hui, je refuse le choix forcé. Je refuse d’être morcelée, fragmentée, rendue lisible seulement au prix de l’effacement de certaines parts de moi. Je suis noire et tunisienne. Je suis africaine et arabe. Je suis musulmane et citoyenne du monde. Je suis multiple, et c’est précisément dans cette pluralité que réside ma force.

Dans ce cheminement, l’écriture s’est imposée à la fois comme une passion et comme une nécessité. J’écris souvent, presque instinctivement, surtout lorsque le monde devient trop lourd à porter. Écrire m’aide à tenir, à traverser les moments de fracture, à transformer la douleur en matière pensable. Ce geste intime s’inscrit pourtant dans une histoire collective : dans les traditions noires et féministes, écrire est un acte de résistance, une manière de survivre et de transmettre.

Écrire, c’est refuser l’invisibilisation ; c’est reprendre possession de récits trop longtemps confisqués, déformés ou niés. C’est aussi, à partir de la linguistique, interroger la langue elle-même : la plier, la détourner, l’habiter autrement pour y inscrire des expériences que les mots dominants peinent à accueillir. Ainsi, l’écriture devient un espace d’agency – un lieu depuis lequel agir, se définir soi-même et reconquérir un pouvoir sur son histoire et son identité.

Parler devient alors un geste de résistance. Refuser le silence, une manière de vivre. J’écris pour celles que l’on a contraintes à se taire, pour celles dont les voix ont été disqualifiées, pour celles que l’on a poussées à l’effacement ou à la dissimulation. Parce que l’invisibilisation est une violence. Parce que la parole est une conquête. Parce que nos frontières, lorsqu’elles sont racontées par celles qui les traversent, peuvent devenir des horizons.

Conclusion : Faire son territoire 

Longtemps, j’ai cru que mes identités étaient des failles à combler, des contradictions à résoudre, des zones d’inconfort à faire taire. Aujourd’hui, je sais qu’elles sont des lieux de pensée, de création et de résistance. Ce que l’on nomme tiraillement n’est pas une faiblesse : c’est un mouvement, un espace vivant où se croisent des mémoires, des héritages, des luttes et des possibles.

Mon existence même déplace les frontières – entre l’Afrique, le monde arabe et l’Europe ; entre l’altérité raciale et la tunisianité ; entre le féminisme et la citoyenneté. Elle met en crise les récits figés, les identités closes et les appartenances exclusives, rappelant que les identités ne sont pas des essences, mais des trajectoires.

Ce tiraillement n’est plus une fracture à réparer. Il est devenu un espace de transformation. Je ne suis pas en quête d’une identité pure, lisse ou rassurante ; je suis en quête de sens, de liberté et de justice. J’ai cessé de chercher un lieu où être autorisée à exister pleinement. J’ai choisi de faire de ma pluralité une puissance et de mes frontières un territoire.

Écrire, aujourd’hui, c’est refuser que ces frontières deviennent des prisons. C’est les habiter, les nommer, les ouvrir. C’est affirmer que les marges peuvent devenir des centres, que le silence peut être rompu et que la parole peut réparer ce que l’histoire a fragmenté. 

Dans ce territoire que je construis par les mots, je ne suis ni en trop ni en marge : j’y suis légitime.

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